Les lois de la table selon George Sand

Les lois de la table selon George Sand, à l’occasion de l’année George Sand, 2026
A contretemps du patrimoine alimentaire,
une lecture d’Histoire de ma vie de George Sand

Isabelle Hannequart

Dans ses 1473 pages, « Histoire de ma vie », publiée par George Sand en 1854-1855 puis retouchée en 1876 avant son décès (Texte intégral, Edition établie, présentée et annotée par Martine Reid, Quarto Gallimard, 2004), fait référence à l’alimentation dans dix pages dispersées au sein de l’œuvre, dont deux font partie de lettres de son fils Maurice adressées à sa mère. On ne trouve pas de récit de repas où la nourriture soit à l’honneur et le bonheur des mets partagé. Pas de représentation d’une commensalité heureuse à la française.
Or, l’auteure écrit, non à la manière de mémoires ou de confessions, mais en enfant de son siècle pour les générations futures, pour consigner ce qui sera utile à l’humanité. La relation de l’humanité à la nourriture est tourmentée. Celle de George aussi. Et cela nous enseigne sur la relativité de la patrimonialisation. L’alimentation est source de patrimonialisation, mais le sens de ce processus mérite d’être questionné. L’approche littéraire nous y invite.

Le rejet du « trop manger »

Le rapport de George Sand à l’alimentation est avant tout celui du rejet. On peut qualifier cette posture de contre-patrimoniale, si l’on prend pour référence le Repas gastronomique des Français, celui du siècle de George.
L’auteure rejette, intellectuellement et physiquement, le « trop manger », la richesse de la nourriture en quantité et en qualité. Elle évoque deux repas de cette nature chez des figures masculines, à deux périodes de sa vie. A propos du repas chez son grand-oncle (De l’enfance à la jeunesse, 1810-1819), elle utilise le terme vulgaire de mangeaille (p.688). Elle dénonce l’abondance de nourriture, comme un excès vulgaire, comme une réponse hypertrophiée aux besoins élémentaires de l’être humain. La mère La Marlière y mangeait comme un ogre ; ce comportement dégrade madame de La Marlière (p. 684) au rang familier de La mère… (p.688). Dans le récit du repas chez son beau-père en Gascogne (Du mysticisme à l’indépendance, 1819-1832), George Sand convoque Rabelais et la déesse Manducée ou Manduce, qui, selon la propre note de l’auteure (p. 1161), figure au chapitre LIX du Quart Livre de Rabelais, où l’apparition de la déesse (…) donne le signal d’un festin dont la liste des mets occupe plusieurs pages. La Gascogne est le pays de Manducée et l’échange de réfection est « pantagruélesque » (id). La liste des mets à déguster est loin d’occuper plusieurs pages chez George Sand. Quand elle utilise le style de la liste, c’est pour montrer l’abondance répugnante des plats à ingurgiter chez son beau-père : Les jambons, les poulardes farcies, les oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet et de maïs y pleuvent comme dans cette île où Panurge se trouvait si bien (id).
Côté qualité, on soulignera le gras des oies, l’obésité des canards… « Trop gras, trop gros », George Sand voudrait un repas mieux équilibré, un patrimoine alimentaire plus vertueux !
L’alimentation qu’elle rejette est associée à trois maux : ennui, maladie, poison, dans un crescendo des effets morbides de l’alimentation. Les longs repas l’ennuient et l’ennuient même mortellement : Quant à moi, ces longs dîners servis, discutés, analysés et savourés avec tant de solennité m’ennuyaient mortellement (p. 688). Ils la rendent malade : Une longue séance à table m’a toujours rendue malade (p. 688). L’alimentation se fait littéralement poison : La sauce à la graisse était pour moi une espèce d’empoisonnement… (p. 1161).
Le vin est source d’addiction et de pensées violentes ; son frère en fait l’expérience : Or, il y avait des vents salés qui faisaient faire bien des folies, des figures salées qu’on ne pouvait rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il n’y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j’étais forcée de m’enfermer dans ma cellule pour qu’il ne vînt pas pleurer toute la nuit, les fois où il n’avait pas dépassé une certaine dose qui lui donnait envie d’étrangler ses meilleurs amis (p. 1187).
Que ce soit par cette dépendance ou par un certain dégoût de la nourriture, George Sand éprouve un sentiment d’enfermement. Celui de George dans sa chambre-cellule, mais surtout celui du frère dans sa consommation de vin et celui de George quand elle se sent, implicitement, comme enfermée dans une cage au milieu des cages des animaux en cours d’engraissement : Aussi je me portais fort mal et maigrissais à vue d’œil, au milieu des innombrables cages où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir d’indigestion (p.1161). L’abbaye de Thélème est elle-même un lieu d’enfermement, d’où nul ne sortait, qu’il fût noble ou vilain, sans s’apercevoir d’une notable augmentation de poids dans sa personne (id).
On peut d’ailleurs voir à deux reprises la mise sur le même plan des convives et du chien. Dans la lettre du fils avec le chien que l’on ferait bâfrer s’il se présentait et dans l’attention portée au chien qui rompt l’ennui de la jeune Aurore Dupin, chien occupé, comme les humains et dans le même espace, à nourrir ses petits : … j’obtenais la permission de me lever de temps en temps pour aller jouer avec un vieux caniche qui s’appelait Babet et qui passait sa vie à faire des petits et à les allaiter dans un coin de la salle à manger (p. 688). Dans le premier cas, la tendance à se bâfrer s’étend à tout être vivant, sans discernement. Dans le second cas, les convives ne se comportent pas mieux qu’un chien domestiqué.
Ces maux conduisent Aurore au jeûne, à l’abstinence alimentaire : … et je m’abstenais souvent de manger, quoique ayant grand faim au retour de la chasse. Aussi je me portais fort mal et maigrissais à vue d’œil… (Repas chez son beau-père, p. 1161). Ce goût du jeûne a été exacerbé dans sa période mystique : J’en suis revenue à trouver fabuleuse et inouïe l’idée matérialisée de manger la chair et de boire le sang d’un Dieu ; … Cette identification complète avec la divinité se faisait sentir à moi comme un miracle. Je brûlais littéralement comme sainte Thérèse ; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m’apercevoir du mouvement de mon corps ; je me condamnais à des austérités qui étaient sans mérite, puisque je n’avais plus rien à immoler, à changer ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne (p. 949). Le jeûne et les nourritures spirituelles lui procurent la béatitude.
L’auteure est brève et catégorique dans ses jugements sur elle-même : à propos du régime gascon, Ce régime ne m’allait pas du tout (p. 1161) ; à propos du repas chez le grand-oncle, J’ai toujours mangé vite et en pensant à autre chose (p. 688).
Ce point de vue est partagé par son fils Maurice, très proche d’elle, qui use de la critique des Allemands et de la complicité avec sa mère sur ce point pour la rassurer, alors qu’il est engagé dans l’armée de Bonaparte contre les Autrichiens. Deux lettres qu’il envoie d’Allemagne à sa mère illustrent ce rapport mère-fils par la critique moqueuse des comportements alimentaires des Alleman-des ! L’altérité alimentaire conforte la vision de l’alimentation chez George Sand.

Maurice, Lettre à sa mère, Düren, janvier 1799 (p. 253)
Il (Le quartier-maître) m’avait lesté pour ce voyage d’huîtres et de côtelettes ; mais tout cela était loin quand j’arrivai chez mes dévots. Aussi je fis honneur à leur choucroute et à leur dindon farci de pruneaux et de poires tapées. Si à Nohant on m’eût parlé d’un pareil ragoût, j’aurais fait la grimace, mais à Düren il m’a semblé admirable et apprêté par la main des dieux. Il paraît que je n’ai guère d’accent, car ils s’obstinaient à me prendre pour un Allemand, et je n’ai pas beaucoup insisté sur ma qualité de Français, tant que la faim m’a fait désirer de ne pas perdre tout d’un coup leurs bonnes grâces et leurs bons morceaux. Ils n’en furent au reste pas moins aimables, et ce sont de braves gens.

Lettre à sa mère, Cologne, février 1799 (p. 265)
Les Allemandes ont bon appétit, et quand vous les avez fait danser, vous êtes toujours forcé de leur offrir quelque chose. Aussitôt qu’elles ont bu, elles tombent sur les tourtes. Les mamans arrivent : Ah ! maman, vous prendrez bien quelques-unes de ces darioles (petite pâtisserie faite de pâte feuilletée garnie de confiture ou de frangipane parfumée à la liqueur, au chocolat ou aux amandes). Vient le frère : Parbleu, mon cher ami, nous boirons ensemble un verre de punch. Si le chien venait, il faudrait aussi le faire bâfrer. Enfin c’est l’usage. Si vous arrivez dans une maison à cinq heures du soir, on vous offre, par manière de rafraîchissement, du vin et une tranche de jambon. Tu dois juger par là du mince effet que produisent des sucreries sur des estomacs constitués de la sorte.

La dérision du discours sur l’alimentation

L’auteure tourne en dérision, sur le ton de la moquerie, le discours sur l’alimentation qui fait lui-même partie du Repas gastronomique des Français. Elle s’amuse des théories culinaires de son grand-oncle, lui-même railleur des théories des autres : Il était plaisant de l’entendre analyser ses théories culinaires, car il le faisait tantôt avec une gravité et une logique qui eussent pu s’appliquer à toutes les données de la politique et de la philosophie, tantôt avec une verve comique et indignée. « Rien n’est si bête, disait-il avec ses paroles enjouées dont l’accent distingué corrigeait la crudité, que de se ruiner pour sa gueule. Il n’en coûte pas plus d’avoir une omelette délicieuse que de se faire servir, sous prétexte d’omelette, un vieux torchon brûlé. Le tout, c’est de savoir soi-même ce que c’est qu’une omelette, et quand une ménagère l’a bien compris, je la préfère, dans ma cuisine, à un savant prétentieux qui se fait appeler monsieur par ses marmitons, et qui baptise une charogne des noms des plus pompeux (p. 688). On retrouve dans l’omelette, un bien par expérience (comme disent les économistes), la simplicité d’un mets par excellence, occasion de dénoncer l’arrogance des cuisiniers prétentieux.
George Sand compare la théorie du grand-oncle à celle de sa grand-mère : Ma grand-mère qui était d’une friandise extrême, bien que très petite mangeuse, avait aussi des théories scientifiques sur la manière de faire une crème à la vanille et une omelette soufflée (p. 1161). Il y a un paradoxe amusant entre la valeur secondaire que George accorde à la nourriture et l’intérêt via son amusement pour un discours intellectuel sur l’alimentation, qui est la marque d’esprits éclairés. Le goût simple n’empêche pas, bien au contraire, l’exigence sur un détail de l’alimentation : Madame Bourdieu se faisait quereller par mon oncle, parce qu’elle avait laissé mettre dans la sauce quelques parcelles de muscade de plus ou de moins : ma mère riait de leurs disputes (id).
Une distinction apparaît, dans la moquerie, entre les figures masculines et les figures féminines. Les femmes mangent peu mais ont la coquetterie de la friandise, des sucreries, du moins chez les dames françaises, délicates. C’est le cas de sa grand-mère qui était d’une friandise extrême, bien que très petite mangeuse… (p. 1161). C’est son propre cas, quand elle évoque le plat de friandise chez son père. Cela transparaît dans la lettre de Maurice à propos des Allemandes : Tu dois juger par là du mince effet que produisent des sucreries sur des estomacs constitués de la sorte (p. 265). Aux hommes sont associés, les jeux du père avec sa fille, les théories culinaires du grand-oncle, la débauche de nourriture du beau-père, et aussi l’étrange menu du repas chez Balzac et la coquetterie fantasque de l’écrivain : Un soir que nous avions dîné chez Balzac d’une manière étrange, je crois que cela se composait de bœuf bouilli, d’un melon et de champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire jusqu’à la grille du Luxembourg (p. 1235).

Patrimoine frugal, patrimoine heureux

George Sand préfère les repas modestes et simples, frugaux, comme ce plat de friandise, à coup sûr fort modeste, car il consistait en vermicelle cuit dans du lait sucré (p. 581), partagé avec son père, décédé en 1808, alors qu’Aurore n’a que quatre ans. Le souvenir de ce plat tient au rapport d’Aurore avec son père, fondé sur le jeu et les facéties du père envers son
enfant : … il consistait en vermicelle cuit dans du lait sucré, que mon père faisait semblant de vouloir manger tout entier pour s’amuser de ma gourmandise désappointée. Je me rappelle aussi qu’il faisait, avec sa serviette, nouée et roulée de diverses manières, des figures de moine, de lapin et de pantin qui me faisaient beaucoup rire (id).
L’instant culinaire heureux est associé à la mère, qu’elle chérit mais dont elle écartée. Avant que sa grand-mère ne revienne la chercher et que son cœur se serre, elle savoure le repas au plat unique chez sa mère, dans sa véritable famille : La faim me prit. Il n’y avait « chez nous » (en italique dans le texte) ni gâteaux ni confitures, mais le classique pot-au-feu pour toute nourriture. Mon goûter passa en un instant de la cheminée sur la table. Avec quel plaisir je retrouvai mon assiette de terre de pipe ! Jamais je ne mangerai de meilleur cœur. J’étais comme un voyageur qui rentre chez lui après de longues tribulations et qui jouit de tout dans son petit ménage (p.683).
Elle apprécie aussi le repas du dimanche soir réunissant rituellement sa mère et sa grand-mère chez le fameux grand-oncle : Ces heureux dimanches si impatiemment attendus passaient comme des rêves. A cinq heures, Caroline allait dîner chez ma tante, maman et moi nous allions retrouver ma grand-mère chez mon grand-oncle de Beaumont. C’était un vieux usage de famille fort doux que ce dîner hebdomadaire qui réunissait invariablement les mêmes convives… C’était la manière la plus agréable et la plus commode de se voir, pour les gens de loisirs et d’habitudes régulières. Mon grand-oncle avait pour cuisinière un cordon bleu, qui n’ayant jamais affaire qu’à des palais d’une expérience et d’un discernement consommés,
mettait un amour propre immense à les contenter (p. 683). Malgré l’ennui de la solennité du repas, elle apprécie le style de son grand-oncle : Il était gourmand, quoiqu’il mangeât fort peu, mais il avait une gourmandise sobre et de bon goût comme le reste, point fastueuse, sans ostentation, et qui se piquait même d’être positive (p. 1161) La mère est présente, la nourriture est plus conviviale. C’est moins la nourriture qui importe que ceux avec qui elle la partage dans des moments exceptionnels quoique réguliers, qui sont comme des parenthèses dans la vie de la jeune fille.

Poser la question sociale !

Finalement, dans la dernière période de sa vie (Vie littéraire et intime, 1832-1850), George Sand devient une femme politique, une socialiste, une utopiste. Elle est en quelque sorte réconciliée avec le repas convivial, car celui-ci prend tout son sens dans les idées défendues par la femme de lettres. C’est le lieu de la question sociale ! Il disait cela si drôlement, ce bon Planet, que sa proposition était toujours accueillie par des rires, et que son mot était passé chez nous en proverbe. On disait : « Allons poser la question sociale » pour dire : « Allons dîner » et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on proposait de lui poser la question sociale pour le mettre en fuite (p. 1389).
Dîner, ce n’est pas manger, c’est poser la question sociale. George Sand n’est donc plus obligée de souffrir de la nourriture ni de s’ennuyer ; le repas, dont on ignore le menu, est passé dans une autre sphère, celle de la Révolution attendue. La ferveur politique de la femme mûre remplace et rejoint la passion eucharistique de la jeunesse. L’histoire singulière rejoint la grande Histoire. George Sand a été marquée par les émeutes de la faim intervenues à Buzançais dans l’Indre en 1847 à la suite de la famine de l’été 1845, qui s’est soldée par des exécutions et des condamnations aux travaux forcés. L’expression du besoin essentiel de se nourrir conduit à la répression. L’écrivaine engagée rêve d’un autre type de gouvernement. Elle avait toujours mangé vite et en pensant à autre chose ; cette fois-ci, cette « autre chose », c’est la question sociale.